Le Secret – essai sur les modalités de l’énonciation secrète.

Celui ou celle à qui l’on adresse un secret n’entend pas, mais écoute, ne voit pas, mais regarde. Souvent en effet, l’énonciation d’un secret exacerbe l’attention de celui à qui on l’adresse: Elle suscite son intérêt.

Et pourtant on constate aussi de celui qui écoute un secret, qu’il a tendance à concéder spontanément valeur de vérité au contenu même de l’énonciation secrète.

Et c’est bien le problème; d’un côté l’énonciation d’un secret, exacerbe l’attention de celui à qui l’on s’adresse, lequel devient donc un observateur par là même. Mais en tant que ce même observateur, accorde spontanément valeur de vérité au contenu même de l’énonciation secrète, peut-on tout autant dire de l’énonciation secrète qu’elle anesthésie son esprit critique, et enseveli ses facultés intellectuelles en la fascination mortifère et morbide qu’elle suscite.

On a donc bel et bien là non pas une ambivalence mais une ambiguïté inhérente au secret : Il endort tout autant qu’il éveille simultanément.

Le terme secret provient du verbe latin secretus qui signifie : « séparer, mettre à part » : il y a donc étymologiquement quelque chose se référant à la circonscription et à la délimitation;

or, « c’est précisément ce qui est délimité, circonscrit, ou même définit, qui appartient au domaine du perceptible et au champs de l’expérience sensible. » (J. Brafman)

En effet, en tant que la métaphysique est ce qui est au-delà du monde physique, il en résulte que les notions qui la composent ont des contours indéterminés, elles sont des horizons d’attentes et il y a un quotient d’indétermination qui leur est inhérents.

Or le secret, en délimitant, en conférant des contours, en séparant, en mettant à part, rend de fait possible l’émergence du perceptible : il le cache donc moins qu’il ne le rend saillant. Le secret ne cache donc pas le perceptible, il rend en fait de fait son émergence possible.

Est-il donc une consécution chronologique du perceptible ? (à quoi bon après tout se donner la peine de cacher ce qui n’est de toute façon pas perceptible) Ou bien est-il un avant logique de celui-ci ? (le secret serait ainsi constitutif d’un objet qui ne lui préexiste guère, comme si il y avait quelque chose de performatif)

On a donc ici une deuxième ambiguïté, inhérente elle aussi au secret, lequel dissimule tout autant qu’il rend les choses empiriquement saillantes.

À cela s’ajoute une troisième et dernière ambiguïté concernant le domaine des fins et des moyens : Pour servir la fin de cacher, mettre à part, séparer et dissimuler au mieux qu’il se peut, le secret feint en effet de se prendre pour sa propre fin à la fin de mieux parvenir à dissimuler la ou les fins extrinsèques auxquelles il est subordonné; il est un autotélisme de façade :

le secret (comme processus et comme activité de dissimulation, de séparation, de mise à part, devient substance par le redoublement impliqué par le fait de feindre d’être à soi même sa propre fin pour servir du mieux qu’il se peut sa cause extrinsèque et finale. Il de ses moyens qui servent leurs fins en feignant de se prendre pour leur propre fin.
le secret est l’autotélisme de façade même.

Car, c’est précisément en feignant de se prendre pour sa propre fin, que le secret parvient au mieux à dissimuler (et donc à protéger) la fin ou les fins extrinsèque(s) à laquelle il est subordonné. Il serait donc un moyen dont la finalité réside paradoxalement en le fait de feindre d’être à soi même sa propre fin.