On meurt rarement sur la même planète que celle qui nous a vu naitre

Vous mourrez rarement sur la même planète que celle qui vous a vu naître.
Non que je doive ce constat à la fusée qui d’un astre à l’autre vous déplace, mais à la durée de ma vie sur terre :
je croyais auparavant qu’il me fallait devenir astronaute pour découvrir une nouvelle planète; ou à défaut, de nouveaux mondes, en exerçant une profession où l’on change en permanence d’horizon. Je sais désormais que rien n’est moins vrai :
je suis resté au même endroit et c’est le changement qui est venu à moi.
Vous n’avez guère besoin d’une fusée pour atterrir sur une autre planète,
seulement de cette longue trainée blanche que l’on surnomme l’espérance de vie.
Voici la trajectoire qui fût la mienne :

sur ma planète d’origine le dégel arctique n’était pas aussi avancé qu’il ne l’est aujourd’hui.
Si je commence mon récit ainsi, c’est parce que se remémorer des souvenirs comme je le fais aujourd’hui, c’est un peu comme faire fondre de la glace. C’est rendre présent ce qui était maintenu immobile sous la glace.
Or avec la banquise comme avec la mémoire, on ne sait jamais réellement ce qui y est resté captif sous la glace. Ainsi, à la circulation commerciale et maritime induite par le dégel arctique s’est ajouté la circulation de virus et d’entités bactériologiques qui étaient restés captifs dans la glace.

Puisque je ressasse le passé des mers et des océans. Puisque mon flux de paroles est semblable à celui de l’eau. Permettez-moi de vous évoquer l’autre liquide indispensable à la vie sur cette planète; il y a certes l’eau mais aussi la lave du noyau terrestre. Sans cette lave au centre de la terre il n’y aurait pas de champ magnétique terrestre. C’est ce même champ magnétique qui nous protège des particules solaires dangereuses pour la survie de notre espèce. Dans ma jeunesse des chercheurs avaient démontré un accroissement de notre champ magnétique terrestre et donc, d’un accroissement de notre protection sur la terre. Cela était dû au fait que nous usions d’ondes électromagnétiques de très basses fréquences comme support de transmission de l’information. Ces mêmes ondes en effet étendaient indirectement la portée du champ magnétique terrestre.

Désormais, vous savez comme moi qu’un nouveau mode opératoire de dissuasions militaires entre états est apparu au terme de ces recherches. Sur ma planète d’origine le champ magnétique terrestre était un bouclier qui montrait des signes de faiblesses – et quels signes ! – seulement au niveau des pôles. On pouvait voir en effet apparaître des aurores boréales.

Mais désormais, sur cette nouvelle planète sur laquelle je vis. l’usage d’ondes électromagnétiques semblent avoir été choisi à dessein pour détruire sur certaines zones géographiques la puissance de ce bouclier.
Je savais lorsque j’étais jeune que le ciel ne serait jamais plus le même :

de nombreux essaims satellitaires allaient occuper notre ciel cela on nous le disait; de même on commençait déjà à s’alerter sur la problématique des déchets spatiaux; ces petites particules en orbite autour de la terre, se déplaçant à plus de dix mille mètres à la seconde, heurtant violemment les satellites.

Mais jamais je n’aurais imaginé que l’alternance cyclique du jour et de la nuit soit bouleversée. Sur ma planète d’origine nous disions « demain est un autre jour », ou encore « la nuit porte conseil ». Nous avions l’espoir par la coupure alternante du jour ou de la nuit qu’un nouveau commencement était possible, et que dès demain nous pourrions prendre un nouveau départ dans nos vies.

Ce n’est plus le cas désormais.
Bien plus que la menace d’une prison dont les barreaux sont les trajectoires de déchets spatiaux, c’est l’invention de modèles d’apprentissages pendant notre sommeil qui, eux, bouleversèrent notre rapport au ciel.

Avec ces dispositifs techniques, la nuit n’était plus vraiment la nuit mais une continuation à dessein du jour et réciproquement.
La possibilité même d’un renouveau révolutionnaire est dès lors conceptuellement compromise, le jour et la nuit se noient désormais dans le continuum et la promesse d’une paix douce et désoeuvrée.

A l’eau du dégel arctique, au feu de la lave magnétique, et à l’air du ciel ajoutons les surfaces cultivables de la terre. Sur ma planète d’origine il y avait des quantités industrielles d’élevages d’espèce animales; beaucoup de surfaces cultivables étaient usitées pour alimenter ces mêmes élevages. De grandes quantités d’eau étaient gaspillées dans certains pays pour la plantation de drogues. La création de viande de synthèse à partir de prélèvements cellulaires changea complètement la surface terrestre de la planète.

De même pour la création de drogues numériques pour des raisons économiques, sanitaires et politiques : l’enjeu étant de détruire les activités de financement du terrorisme, dont la plantation de drogues tout en ayant une meilleure gestion de ce à quoi s’expose sa population.

On nous disait lorsque j’étais jeune que l’extraction de terres rares nécessaires à la fabrication d’appareils électroniques serait le point central et névralgique des relations entre états. On prédisait la présence d’implants cérébraux pour les humains. C’est en réalité le contraire qui s’est produit : pour résoudre en effet le problème de la dépendance à l’extraction minière de terres rares et pour s’affranchir des risques cybernétiques inhérents à l’importation de puces électroniques fabriquées par d’autres états.
Nous fûmes témoins de l’apparition des premières fermes de cellules souches de neurones humains destinés à appareiller les machines. Ces puces électroniques étaient bien plus performantes que les puces électroniques composées uniquement de terres rares.
Ce qui était dans l’intérieur de notre corps humain était désormais dupliqué et visible par tout un chacun à l’extérieur. La planète n’était plus la même. Pour assurer la protection de ces puces électroniques il y avait même une armée miniature de machines moléculaires entièrement biodégradables qui oeuvraient à la défense et à l’entretien de ces neurones greffé à des circuits électroniques.
On nous disait lorsque j’étais jeune à quel point les perspectives de la nanotechnologie étaient révolutionnaires. Ce qui était partiellement vrai, car nous sommes désormais en deçà ou au delà de la découverte de nouveaux matériaux. Nos scientifiques oeuvrent maintenant à la création de machines moléculaires.
Je dois vous dire que chaque citoyen d’un état est désormais considéré par ce même état comme un état à lui tout seul. Beaucoup de ces armées de machines moléculaires sont en position à même notre peau, elles sont déployées à l’intérieur de notre corps pour nous défendre d’attaques xénobots en provenance d’autre états. Grâce à une alimentation controlée et dont la consommation est obligatoire, nous reformons en effet ces effectifs à intervalle de temps réguliers.

Car, si ces machines moléculaires en effet, ni complètement biologiques, ni complètement mécaniques et entièrement biodégradables peuvent être utilisées à des fins médicales et environnementales elles peuvent également être utilisées à des fins militaires.

L’ironie de mon histoire, est que je vous décris aujourd’hui la trajectoire qui fût la mienne vers la nouvelle planète sur laquelle j’ai atterri; laquelle planète est dense, sphérique, tridimensionnelle. Mais ce qui m’a fait pourtant prendre conscience que j’étais en train d’atterrir sur cette nouvelle planète n’a rien de dense, de sphérique ou de tridimensionnelle.

ce qui m’en a fait prendre conscience est plat, rond, et bidimensionnel. C’était ce qu’on appelait à l’époque les pièces de monnaie :

Du plus loin que je me souvienne, la promotion de la paix entre les individus ne cessa jamais d’être un de mes arguments poètes pour recueillir un soutien à mes projets.
La première initiative entrepreneuriale de ma jeunesse se résumait par exemple à la conception d’une application mobile de scan de face de pièce de monnaie;

je souhaitais permettre à chaque détenteur d’un téléphone mobile de découvrir par un scan explicatif toute la richesse culturelle, patrimoniale, architecturale inscrite sur chacune des faces des pièces : Qu’ai-je de plus proche, et de plus commun qui me vient d’Italie et de Belgique, sinon les pièces de monnaie à l’effigie de De Vinci ou de Louis Braille ?

Je souhaitais que chaque citoyen d’une zone de libre échange donnée se sente solidaire de l’histoire culturelle et politique des autres pays que le sien. Je souhaitais qu’il découvre dans les poches de ses vêtements, un peu de tous les pays.

Lorsque j’étais jeune, des institutions publiques accueillirent avec assez d’enthousiasme cette initiative.
Pourtant, malgré les financements reçus et la mise en place de ce dispositif pour mobile, je vécus avec stupeur l’apparition des monnaies virtuelles ainsi que l’émergence de techniques de décentralisation des autorités de certification monétaire.

Si l’Internet avait permis d’oeuvrer à la décentralisation de l’accès à l’information, il n’y avait pourtant pas eu encore à l’époque de décentralisation des moyens d’affirmer ou d’infirmer l’authenticité de cette même information décentralisée.
C’était encore l’apanage centralisé d’autorités publiques ou privés que de certifier la véracité d’une information donnée.

Désormais, l’essor de techniques de consensus algorithmiques oeuvrant à l’échelle planétaire au sujet par exemple de la certification de diplômes, de certaines transactions financières, ou encore au

sujet de la provenance de l’énergie, changeait radicalement la donne. Pour dupliquer ou falsifier un actif numérique conservé sur un réseau chaîné en bloc, il fallait désormais être en mesure de réaliser cette opération sur des centaines de millions de machines simultanément..

Même si la première initiative qui fût la mienne se mua en échec pas son obsolescence, j’étais jeune, je souhaitais encore faire partie du voyage ! Après tout ce nouveau mode opératoire allait me permettre d’accomplir ce que je n’aurais jamais précédemment été en mesure de faire :

Je souhaitais désormais mettre en place une solution algorithmique à même de faire connaitre à chacun toute la chaîne d’êtres humains s’étant déjà trouvé en possession du jeton monétaire résidant aujourd’hui entre leurs mains.
Toujours dans une perspective de rapprochement et de mise en relation des habitants de la planète, toujours dans la poursuite d’une trajectoire de concorde et d’harmonie entre les hommes.
Je souhaitais montrer à mes pairs l’ensemble des chaînes transactionnelles et monétaires auxquelles ils prennent quotidiennement part sans même le soupçonner.

Ma naiveté fût bien grande. Nous assistâmes collectivement à la perpétuation d’affrontements monétaires entre Etats. La décentralisation des autorités de certification promise par l’essor de ces techniques cachait une centralisation encore plus grande. Le coût énergétique induit par le fonctionnement de ces dispositifs simplifiait grandement en effet l’équation :

Que vaut la promesse d’une décentralisation des autorités de certification si cette même décentralisation ne s’accompagne pas d’une décentralisation des moyens de productions de l’énergie nécessaire à son fonctionnement ?

La centralisation des moyens de productions énergétiques, ainsi que le remplacement des machines de particuliers par la constitution de parcs informatiques étatisés fût tel que nous vécûmes l’année de la Pioche :
Certain états menèrent des attaques informatiques pour paralyser les moyens de productions énergétiques d’autre états momentanément afin de devenir provisoirement détenteur à la majorité absolu du fonctionnement de certains réseaux chaînés en bloc parmi les plus utilisés. Le dépouillement d’actifs de nombreux particuliers, le chantage opéré par ces même états sur les cartels et les organisations criminelles afin qu’elles ciblent d’autres états sous peine de perdre l’ensemble de leur actifs.

Ce qui m’a fait prendre conscience que j’étais en train de d’atterrir sur cette nouvelle planète c’est aussi le verbe. Sur ma planète d’origine dire une chose c’était différent que de la faire. Je vécus pourtant le point de non retour en ce qui concerne la parole. Au fil des intégrations techniques, la parole est devenue un langage de programmation informatique. la langue humaine est devenue en toute circonstance performative. Auparavant la parole était un acte que dans des circonstances bien précise : « je vous déclare unis par les liens du mariage », « ma fille se prénommera ainsi ». Maintenant la parole est devenue un langage de programmation informatique. Les machines savent lire et leur lecture engendre immédiatement des actions juridiques, économiques à très grande échelle.

Affrontements géopolitiques par la langue que l’on parle, acceptation des conditions générales d’utilisations d’une langue donnée, cyber attaques visant les systèmes de reconnaissances optiques de caractères des machines, exacerbations des affrontements religieux pour qui « au commencement était le Verbe » sont désormais des faits quotidiens.

Si j’ai écris tout cela, c’est pour exposer que la guerre est gagnée lorsque l’on est parvenu à faire artificiellement vieillir ses adversaires. On prédisait pour beaucoup d’entre nous une espérance de vie au delà du centenaire. Mais voyez vous je n’ai aujourd’hui pas même un quart de siècle et je me sens déjà si âgé. Si vieux. Combien d’effets d’annonces ? Combien de révolutions techniques m’a t- on déjà annoncé ? Combien de proclamations de changements majeurs de paradigme ai-je vécu ?

Je ne suis plus même en mesure de reconnaitre comme de provenances humaines les incrémentations techniques qui apparaissent aujourd’hui.
Au vieillissement démographique n’omettons pas le sentiment de vieillissement par effet de surcharge désinformationnelle et cognitive, par creusement de l’écart différentiel entre notre usage quotidien d’objets et l’incompréhension du fonctionnement de ces mêmes objets.